Littérature de colportage au XVIIIe siècle : les livres de la Bibliothèque bleue

De l’imprimeur Pierre Chalopin à Caen

Publié le 22 mars 2022 Mis à jour le 22 mars 2022

INTRODUCTION ET DÉFINITION DE L’OBJET

Par un regain d’intérêt pour les savoirs de la culture populaire de la part des historiens et des littéraires depuis une vingtaine d’années, l’étude des ouvrages de la Bibliothèque bleue mêle les deux champs d’étude dans une approche interdisciplinaire du « patrimoine écrit  ». Le nombre important d’exemplaires dans l’espace et le temps, leur grande diversité (religion, instruction, fiction) ainsi que l’aspect sériel leur vaut le titre de « Bibliothèque » dès le XVIe siècle. 

La Bibliothèque bleue a plusieurs origines. Selon J-L. Marais, le nom peut venir de la couleur du papier de couverture (car c’est du « papier à sucre » qui est souvent bleu mais peut également être orange, jaune, lilas ou rose), ou du qualificatif des œuvres contenues. En effet, l’expression de Molière dans Tartuffe, « Voilà les contes bleus qu’il faut pour vous plaire », est liée à la notion de divertissement, composée d’anciens et de nouveaux romans .

D’après Michel Pastoureau, cette couleur est associée à la notion de morale sous l’Ancien Régime . Or, malgré cette cohérence entre la couleur symbolique du support et son contenu, il n’en reste pas moins que ce choix du bleu comme couverture ne résulte pas d’un choix « métaphorique » mais est plutôt lié à des questions purement économiques. Cette couverture bleue était initialement destinée à être reliée mais pour des raisons économiques cette étape ne fut jamais appliquée pour les ouvrages de la Bibliothèque bleue. Depuis le XVIe siècle, ils sont bon marché (entre 1 et 4 sols), l’impression est très peu soignée, la trame du papier est grossière et trop fine. Par ailleurs, les livrets sont mal paginés voire sans pagination. L’encrage est irrégulier et certaines pages sont effacées entièrement ou partiellement ce qui rend la lecture difficile. Il y a aussi de nombreuses fautes typographiques ou de mots répétés. Le format de ces livrets varie entre 12x7 cm et 22x15 cm et comporte entre 8 et 200 pages. Ces livrets comportent quelques illustrations mais se caractérisent souvent par une absence du nom de l’auteur ainsi que de la date d’impression.

On accorde, selon une tradition remontant au XIXe siècle, l’invention de la Bibliothèque bleue à l’imprimeur Nicolas Oudot au tout début du XVIIe siècle dans son imprimerie le « Chapon d’or » située à Troyes. Toutefois, d’après des études contemporaines, les origines de la Bibliothèque bleue font encore débat. Il se pourrait que les ouvrages de la Bibliothèque bleue des Oudot ne soient que des rééditions raccourcies et plus économiques d’ouvrages plus anciens. Ce phénomène est repéré, quelques années avant Nicolas Oudot, à Lyon où le marché du livre bon marché s’est largement développé grâce à des éditeurs comme Claude Nourry ou Benîit Rigaud, par exemple . Chez ces imprimeurs-libraires lyonnais, certains titres de la Bibliothèque bleue ont été publiés avant ceux d’Oudot. Les origines des ouvrages de la Bibliothèque bleue restent donc incertaines. L’Histoire des nobles prouesses et vaillances de Gallien restauré, imprimée chez Oudot en 1606, remonte ainsi à une édition plus ancienne, chez Jehan Juhunot, à Paris, en 1521.

Malgré cela, la Bibliothèque bleue a été considérée comme troyenne pendant plus de deux siècles. Puis ces éditions furent concurrencées au XVIIIe siècle par d’autres, notamment à Caen avec les imprimeurs Chalopin. L’imprimerie s’était développée dans ce centre secondaire grâce à l’amélioration des techniques et de l’artisanat ainsi que par l’essor du commerce du livre bleu diffusé par colportage. De surcroît, la crise de l’industrie papetière depuis le XIIIe siècle en Champagne favorisa la diffusion et l’édition d’ouvrages peu coûteux. Cette tendance témoigne également d’un attrait graduel des populations pour cette littérature pour plusieurs raisons : la première est le taux d’alphabétisation très fort dans le nord-est de la France , et la deuxième est la présence de foires qui permettent la diffusion de ces ouvrages . 

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